Vous connaissez Catherine Ségurane… Un nom qui résonne à travers les archives niçoises avec un écho de fanfares militaires.
On a beaucoup écrit sur cette femme héroïque. Une rue de Nice a reçu son nom. Son buste, s’il est maintenant - loin des yeux de la foule - à la Bibliothèque, orna jadis la porte Pairolière (Païrouliera en langage nissard).
Mais le récit de son acte d’éclat varie selon qui le raconte. Comme il arrive chaque fois qu’un fait est appelé à impressioner la postérité, il entre selon l’expression, “dans la légende”, qui l’accomode à sa façon. Sa vérité première s’estompe et ce n’est pas toujurs la narration la plus élégante qui prévaut. L’histoire de Catherine Ségurane en est un exemple frappant. N’a-t-on pas dit qu’elle avait chassé le Turc en lui montrant… en lui montrant… Oh! Puis! Après tout, vous connaissez le mot : en lui montrant son postérieur!
Quant à nous, qui écrivons ici sous le signe de la légende, nous allons pour évoquer cette autre grande Catherine, nous appliquer à respecter l’Histoire.
Rapidement, car il faut bien situer les faits, je vous rappellerai que Nice passa en 1388 sous la domination de Amédée VII le Rouge, Comte de Savoie, à la fois l’un des plus éblouissants politiques et l’un des plus fiers hommes d’armes de tous les temps.
Et Nice fut si fidèle à la Maison de Savoie qu’elle mérita d’en porter témoignage sur ses armes mêmes où les ducs de Savoie (vous savez que la Savoie fut érigée en duché) y ajoutèrent l’image d’une jolie femme, debout sur un rocher que caressent les flots, à ses pieds, un chien, et, sur son coeur ouvert, la croix de Savoie. Quant à la devise Nicea Civitas, elle se compléta du plus enviable des superlatifs : fidelissima…
Cinq siècles durant, Nice partagea la fortune et, donc, parfois, la glorieuse infortune de la Maison de Savoie. Il en fut ainsi au XVIe siècle où, après une trêve de dix ans (1), la guerre se ranima entre Charles-Quint, allié de la Maison de Savoie, et François Ier.
A la tête de l’élite de ses troupes, François Ier vint assiéger Nice. Il avait conclu, auparavant, alliance avec Soliman II, empereur des Turcs, et ce n’est pas notre affaire de juger de cette alliance du Chrétien et de l’Infidèle…
Le 15 août 1543, une flotte turque de trois cents voiles et quatorze mille hommes, sous les ordres du redoutable Khaïr-ad-dïn, aborda le rivage enchanté.
Inférieure en effectifs et en armes, Nice allait cependant résister! Le défenseur de la ville était l’un de ces hommes qui ne cèdent pas devant l’adversaire : dans l’Histoire son nom est toujours précédé d’intrépide, d’indomptable, ou autre qualificatif de courage malgré tout. Il s’agissait d’André de Montfort.
Dès l’aube - écrit Louis Caffatti, historien niçois - cent vingt galères sortaient de la rade de Villefranche et, contournant “en ordonnance” la pointe du Mont Boron, venaient se ranger en ligne de combat, le long du rivage, devant la Cité, alors que, dans le même temps, se groupaient sous ses murs des colonnes de Turcs, de Français et d’ultra-montains. Des batteries disposées sur les flancs du mont Alban, de Saint-Albert et de Cimiez, se révélaient en tonnant…
On en a froid dans le dos, n’est-ce pas?
Et nous en venons à notre histoire. “Ouf ! Ce n’est pas trop tôt!” diront peut-être quelques-uns d’entre vous qui auront trouvé trop longs ces préliminaires.
Vers huit heures déjà, tout semblait perdu, hormis le courage des assiégés.
Lorsque la tour Cinq Caïre (ou Sincaire), minée, ouvrit une brèche à l’ennemi, les Niçois ne pensèrent plus qu’à se laisser tuer au faîte de leurs fortifications enfoncées. La lutte devenait impossible. Un officier turc, au moyen d’une échelle, et suivi de ses soudards, sautait sur le chemin de ronde…
Nice était vaincue! Le drapeau, marqué de la gracieuse image féminine, allait être foulé. On le vit, précisément, en vain défendu par l’un des obscurs, des sans-grades, qui ne le laisse choir qu’avec lui-même, dont le Turc trancha la tête obstinée.
Alors, comme si, au moment où le cher emblème s’affaissait, la figure peinte sur son étoffe s’en fût échapée pour se matérialiser, une femme, tout à coup, surgit d’entre les rangs meutriers, bondit contre le porte-étendard turc qui s’apprêtait à planter son propre drapeau, qu’elle lui arracha, en adjurant ses compatriotes de ne pas se rendre.
C’était Catherine Ségurane! Venue voir son mari, garde à la porte Païrouliera, elle s’était trouvée juste à point nommé, à l’endroit critique.
Les Niçois furent galvanisés! J’ai lu quelque part que les morts eux-mêmes se relevèrent au cri de guerre de Catherine, pour bouter l’assaillant hors des murs. Le duc de Savoie, qui accourait, assura définitivement la victoire. Mais sans Catherine Ségurane, il fût arrivé trop tard.
Le culte voué par la cité radieuse à cette femme exceptionnelle est donc un bien juste tribut!
Seulement il paraît qu’elle n’était pas une jolie femme (est-ce assez étonnant, pour une Niçoise!)! Du moins, son buste voudrait nous le laisser croire qui porte, au-dessous de la date, ces mots : “…donna man faccia” (femme mal faite…). L’inscription ne pourrait-elle pas concerner l’oeuvre du sculpteur, non le modèle?
En tout cas, cette disgrâce expliquerait que les Niçois, épris et nourris de beauté, l’eussent reléguée là où elle gênerait moins leur reconnaissance?
(1) Résultant de la médiation du pape Paul III qui traita avec François Ier sur la place Croix de Marbre.